LE PROJET VITRAIL A SAINT RIGOMER DES BOIS
LES RAISONS D'UN CHOIX

Le montré, le caché, le révélé...
Le collage choisi a une histoire.

Certains écrits de Gaston Floquet sont restés entassés, enfouis dans des malles, et ont été découverts bien après les oeuvres plastiques.

Mais d'autres écrits, très particuliers, ont connu un destin différent.
Il s'agit littéralement, là comme dans les toutes premières écritures tracées de main d'homme, de consignation comptable, de notation prosaïque de choses éphémères : Floquet notait en effet au stylo à bille sur le dos d'enveloppes récupérées les événements de son quotidien le plus banal, depuis l'ordinaire de ses menus jusqu'à ses dépenses, les visites d'amis et travaux entrepris, jalonnant le déroulement du temps de dates repères, tricotant chaque fois sur quelques rangs le fil de sa vie, et collant ensuite bout à bout ces listes un peu ridicules pour en faire de longues bandes apparemment sans objet. C'est ce qu'il appelait avec un sourire amusé ses " Carnets Intimes ". Dialogue à la fois humble et secret, en effet, avec soi-même, avec le temps, avec l'invisible. Avec aussi une conscience aiguë de ce que la vie - la sienne ou une autre - a de dérisoire.
Distance ironique et humilité.

L'éphéméride aux pages collées bout à bout se lit et se déroule comme se déroule le temps. Il en est la représentation. C'est un morceau de vie avec un commencement, des péripéties et une fin (en suspens), image du cours irréversible des choses périssables. L'âge avançant, il lui faut en effet confier à l'écrit ce qui lui échappe de plus en plus pour ne pas se perdre, mais se perdant quand même. Il faut s'en remettre à cette mémoire, à ce mémoire, à ce grimoire pour déposer en sûreté - illusion de magie - ce qui s'évanouit peu à peu.

Mais est-ce seulement une trace, un dialogue avec soi-même, sans but ni objet que l'intime, qui ne nous regarderait pas, que nous n'aurions pas à regarder ?

Ce qui s'ensuit surprend. Car ce n'est pas le mot de la fin : la vie n'est peut-être pas juste un rouleau qui se dévide de façon linéaire. N'est-ce pas plutôt un cycle ? Car renaissance il y a. Ces traces de sa pauvre vie, ces fragments de temps, voilà en effet qu'il les traite maintenant comme une matière qui attendait son heure : il les récupère, les détourne et les retravaille. Cet écrit, il y appose le geste, biffant, raturant, surchargeant au feutre épais, palimpseste encre sur encre, cachant les lignes sans pourtant les rendre illisibles, les rendant de ce fait plus visibles. Ratures destinées à donner à lire autre chose. Car voilà bientôt que, détournant encore son journal il en déchire avec soin, avec précision et respect des morceaux, des lambeaux, des " épluchures " comme il les nomme Et les inclut dans des collages. Bouts de vie déchirés ou de vie déchirée donnés à voir sans être lus (1), matière esthétique transfigurée, sauvée, digne de l'éternité, qui ne saurait mieux dire : c'est moi, caché dedans, je suis une épluchure et l'homme est un déchet, mais regardez-le tel qu'il est, ressuscité et ennobli, désormais œuvre d'art. Ecce homo.

C'est ainsi donc qu'on le contemple. Les lignes écrites sont maintenant matière, on devine des mots, et cela suffit. On pourrait presque lire, mais on ne lira pas (2).

C'est un collage de quelques décimètres carrés. Il représente non pas l'éternité mais le cycle et le recyclage d'un temps vécu. Tout cela est bien sûr joué, représenté, savamment agencé pour être montré, comme sur une petite scène, tragédie dans un mouchoir de poche, sur un approximatif rectangle de carton qui, comme la carte de géographie peut représenter le monde, figure dans la modeste dimension d'un destin particulier notre destin à tous.

Voilà maintenant qu'un fragment de ce collage, changeant de substance, va être révélé, " mis en lumière ", et, de papier de récupération devenir carton-projet, puis de carton devenir verrière pour une fenêtre de l'église de Saint-Rigomer. Les traces écrites de l'humble vie seront à peine visibles mais n'en seront pas moins présentes, cachées dans les couleur et les formes que traversera la lumière du ciel.

La maison de Gaston est obscure et les fenêtres y sont rares. Mais les fenêtres que l'artiste ouvrait sur son monde intérieur étaient colorées, vivantes, multiples, comme un déploiement sur un monde clos. Quant à l'écriture, elle était pour lui comme pour les scribes d'autrefois et les écrivains de toujours un acte de recueillement et d'offrande, repli et ouverture à la fois, dialogue avec soi-même et avec les autres.

L'église, qui est une maison sacrée, a elle aussi ses baies, ouvertes à la lumière du soleil qui figure une lumière toute spirituelle. Mais cette lumière du soleil, on ne peut en révéler la beauté, en décomposer le prisme qu'en y mettant un écran fait de main d'homme, comme si une incarnation humaine était nécessaire pour opérer la médiation entre le ciel et la terre et la rendre visible de l'intérieur à ceux qui, dans l'église, lèvent les yeux vers elle. Le vitrail, quel qu'en soit le motif, est donc en lui-même une métaphore du mystère chrétien fondateur.

Ce vitrail-là sera probablement celui de la fenêtre nord située dans le transept.
Le transept est le vaisseau transversal qui sépare le choeur de la nef et forme les bras dans une église en croix latine. C'est le lieu qui représente la Terre, quand le choeur représente le Ciel et la nef le Monde d'en bas. Voilà qui convient à Gaston Floquet, qui, lorsqu'il parlait de vitrail pour cette église, disait clairement son envie de faire une verrière dont la lumière éclairerait le monde des hommes. Les deux fenêtres seraient alors, dans cet espace symbolique, comme les mains ouvertes de l'homme-artiste qui travaille et qui offre.

Ce vitrail ne sera pas figuratif mais ne sera pas pour autant juste décoratif. Il sera signifiant. Il ne cherchera pas à imiter le réel, à représenter des choses connues, reconnaissables, anecdotiques. Il ne proposera pas l'histoire édifiante d'un saint ou d'une sainte mais plutôt une transfiguration. Celle accomplie par les mains de quelqu'un qui d'abord fut pleinement un homme puisqu'il a jugé sa vie en sa banalité, en ses débris, ses déchirures - et essentiellement en cela - digne et précieuse. Au point, d'en faire son matériau même.

Ainsi sont élevées les traces d'une simple existence, par des processus successifs relayés d'un artiste à un autre, à un statut qui place cette oeuvre dans la tradition la plus ancienne de l'art du vitrail et la fait littéralement " tenir debout " après avoir été une " épluchure " " couchée sur le papier ". C'est le sens étymologique de " ré-surrection ". Et, comme toute vie, elle a ses déchirure, assumées, apparentes.

Inséré dans l'architecture de la petite église du village, ce vitrail sera une méditation tacite sur cette transfiguration, en un mouvement qui va de l'obscur au lumineux, de l'humble au somptueux, du petit au monumental, du profane au sacré, de la mort à la vie. Ce n'est donc pas une représentation mais une présence, ce n'est pas un dogme mais un mystère, ce n'est pas une image pieuse mais une invitation au recueillement.


(1) Des inscriptions ont été découvertes en Chine cachées à l'intérieur de vases. L'écriture rend visible la pensée. Mais pour qui ? Celles-là, étant délibérément cachées, n'étaient pas destinées à être lues et avaient une fonction purement sacrée.

(2) " En fait, l'écriture a eu très souvent dans l'histoire une fonction cryptique. L'écriture sert à cacher. Elle ne sert pas seulement à communiquer. Et surtout si l'on quitte précisément le pictogramme pour l'alphabet, autrement dit, il y a de toute évidence l'envers noir qu'il nous faut faire exister" (Roland Barthes interview à France-Culture, 1976).


Monique Audureau, avril 2008
(adapté de " Encres Sympathiques ", avril 2007.



 


IL PEUT PARAITRE ETRANGE...


Il peut paraître étrange de réaliser aujourd'hui un vitrail de Gaston Floquet puisqu'il n'est plus et qu'il n'a laissé jamais que le désir de concevoir pour l'église de Saint-Rigomer un ensemble de lumières.

Quelques prises de notes, un croquis coté de l'ouverture, le reste dans l'ombre.
Fallait-il l'en sortir ?

L'Association des Amis de Gaston Floquet l'a pensé, fidèle qu'elle se veut au chemin tracé par l'artiste. Aussi s'est-elle donné cette mission en ayant soin de comprendre ce qui justifiait ce projet, et par rapport à l'oeuvre de Gaston Floquet et par rapport au lieu qui est une église, mais encore par rapport à ce qu'est historiquement un vitrail.

" Le vitrail représente la lutte des ténèbres et de la lumière, des ténèbres colorées contre la lumière décolorante ", écrivait Maurice Denis en 1923. Cela peut être une première façon d'argument : de l'ombre, y compris de la mort, jaillit une lumière. Gaston post mortem crée, réalise ce qu'il avait rêvé. Certes ce qu'il voulait reste obscur, opaque. Pourtant, cela fait sens. Cela est de fait un symbole signifiant.

L'oeuvre retenue, est une écriture humble : celle des carnets intimes, déchirés, transformés en oeuvre, ici agrandie de façon démesurée, échappant sans doute ainsi au trivial minuscule, notes du quotidien prosaïque ou de l'art en recherche, elle témoigne d'une vie.

Or n'est-ce pas ici revenir à ce qui est à l'origine du vitrail ?
S'il offre la plupart du temps des illustrations de textes bibliques, il visait souvent les activités les plus prosaïques des hommes, comme le font aussi au Moyen-Age les enluminures. Les verrières et les lettrines ne témoignent-elles pas des activités des hommes ? Ne connaissons-nous pas le quotidien de ceux-là grâce à elles ?

D'autre part, comme l'a fort bien souligné Manessier, à l'origine, le vitrail ne figure pas, mais il transfigure la lumière, dépendant de l'orientation, de l'heure du jour ou des saisons. Il est ainsi une oeuvre qui vit grâce à la lumière et à ses variations, oeuvre parachevée par le souffle divin, sinon la lumière qu'il dispense.

L'espace que clôt une verrière est ainsi magnifié par le travail de l'homme le plus humble et, pour ce qui vient d'au-delà, par cette lumière qu'il ne contrôle pas mais que son oeuvre modèle. Le vitrail est pour de vrai le lieu d'un mystère sacré où même la trace d'une vie, la plus banale soit-elle, est magnifiée, où elle change de nature pour créer au sein de l'architecture la plus simple l'espace nécessaire au recueillement.

L'intime de Gaston Floquet, le Rigomérois d'adoption, est transmué et rencontre dans la magie du lieu ainsi révélé l'intime de celui qui vient s'y recueillir.

Jean-François Hémery, avril 2008