Floquet, ouvrier du livre
Daniel FONTAINE
Trangé, le 9-XII-2002
|
|
Vous avez connu Gaston au « Tertre Haut », où il peignait, collait, soudait, sculptait, déclamait des vers, etc. Mais avant de se consacrer à plein temps à son art (à ses arts), il a exercé, pour faire bouillir la marmite, la profession de correcteur dans l’imprimerie. D’abord dans une imprimerie de labeur où est composé, corrigé puis imprimé tout ce qui ne concerne pas la presse (journaux quotidiens, hebdomadaires, mensuels, etc.). |
|
PETIT RAPPEL HISTORIQUE (*) Nos ancêtres les correcteurs
à l’origine de l’organisation professionnelle que nous connaissons aujourd’hui
et les autres ouvriers ont eu bien du mérite, car en 1791 la loi Le
Chapelier a interdit le droit d’association et de coalition aux ouvriers,
mais ils ont la possibilité de se réunir pour organiser des caisses
de secours pour les veuves et les orphelins, d’où création de ce qui
sera la mutualité. Afin de mieux contrôler les ouvriers, le pouvoir
encourage la formation de sociétés où se confondent maîtres et ouvriers,
artisans et compagnons de tous corps de métier sous le patronage des
Eglises et des notables (donc toujours sous le contrôle du pouvoir politique
et religieux). D’abord très réticentes, les autorités s’aperçoivent
assez vite des avantages que peut avoir, si elle est bien contrôlée,
l’organisation de l’assistance et de la charité par les ouvriers eux-mêmes
et à leurs frais. NAISSANCE DU SYNDICAT DES
CORRECTEURS La profession a commencé
à s’organiser en 1866 sous l’impulsion de l’éditeur Firmin-Didot. Puis
en 1881 fut créée la chambre syndicale du syndicat des correcteurs d’imprimerie.
Leur premier titre de gloire fut de sortir des ouvrages professionnels
concernant l’amélioration de la grammaire, le respect de la langue française,
travaux salués par l’Académie française; ça n’ajoute rien au salaire,
mais ça fait sérieux pour la suite des événements. En 1884, le législateur
accorde à la chambre syndicale des correcteurs un statut dans l’espoir
de mieux la contrôler. En 1885, un tarif syndical est élaboré, c’est
le début des mouvements revendicatifs. La chambre syndicale des correcteurs
devient un organisme ayant une existence légale et une personnalité
civile. En 1898, création de la permanence de placement (bureau de placement).
C’est un bureau officiel contrôlé par la Préfecture de police de Paris
(ce placement fonctionne encore aujourd’hui ; chaque mois est envoyé
à la Préfecture le détail des mouvements des correcteurs des imprimeries
de labeur). LA VIE SYNDICALE Des statuts rédigés méticuleusement
et souvent révisés régissent la vie syndicale, vie assez agitée, car
la démocratie directe implique l’ensemble des syndiqués. Le comité syndical
est élu tous les ans, pas plus de cinq années de présence consécutive
pour ses quinze membres. Peu de directions syndicales sont placées sous
une surveillance aussi nette, aussi directe, aussi fréquente. Trois
AG par an, des réunions des délégués aussi nombreuses que nécessaire,
des réunions d’équipe dès que la situation l’exige. L’accès à la presse ne peut se faire qu’après au moins deux années d’ancienneté. Le correcteur passé en presse commence à « tourner » dans les différentes équipes (c’est un rouleur), selon les besoins de celles-ci. On peut ne faire qu’un service et changer de lieu de travail chaque jour, mais si l’équipe a une « suite » à donner, on peut rester une semaine, un mois ou plus longtemps, on devient « suiveur » et si le travail et la personnalité du suiveur plaisent aux équipiers, on peut devenir « piéton » après un vote d’équipe. Le patron paie pour le travail effectué mais n’a aucun droit de regard sur le salarié (sauf cas exceptionnel : faute grave, propagande politique ou cultuelle, conduite anormale pouvant mettre en danger les autres salariés). En revanche, le syndicat s’engage sur la qualité professionnelle du
correcteur et prend des mesures en cas de problème (professionnel ou
humain), le syndicat se substitue au patron en sanctionnant la personne
mise en cause, attitude difficile mais nécessaire. Le chef correcteur
(réglette) est désigné par un vote de l’équipe, il faut l’accord du
comité syndical pour qu’un équipier se présente ; la direction
est informée du nom du postulant. Les cas d’opposition d’une direction
à une élection sont rares, mais elle doit motiver sa position, c’est
le comité syndical qui tranche. La tradition veut que les décisions
soient paritaires donc non imposées, source de conflit. LES CORRECTEURS ET LES AUTRES (la CGT, les partis politiques, etc.) Des libertaires et des anarchistes
(dont des correcteurs : Villeval, Yvetot, Monatte) fondent la CGT.
Jusqu’en 1914, l’influence libertaire sera prédominante à la CGT et
celle-ci préservera son autonomie par rapport aux partis politiques
( le Parti socialiste de France, [Jules Guesde], le Parti socialiste
français [Jaurès] fusionneront en 1905, donnant la SFIO. Le parti communiste
français n’étant fondé qu ‘en 1920, au congrès de Tours). En 1948,
crise au sein de la CGT. Scission. Création de FO. Pour les correcteurs
c’est un cas de conscience : rester à la CGT, sous l’influence
du PC, ou passage à l’autonomie ? Quand on connaît l’aversion de
la majorité des correcteurs pour les partis, cette question a provoqué
des AG houleuses. Mais, finalement, « le comité syndical des
correcteurs estime qu’il faut avant tout sauver l’unité dans notre propre
fédération … » Le vote chez les correcteurs donne : maintien
à la CGT 94 voix, passage à FO 57 voix. Les consultations sur tout le
territoire donnent une majorité pour le maintien avec la CGT, car la
CGT-FO a fait preuve de son inféodation à une direction politique et
par surcroît gouvernementale, et son financement par la CIA n’arrangeait
pas les choses. * Les détails sont tirés
de l’histoire du syndicat des correcteurs. Thèse de doctorat de troisième
cycle de M. Yves Blondeau, docteur en histoire contemporaine (1973). |
|