L'art et la récupération d'objets

Dialogue en fin de conférence d'Ambroise Monod, fondateur du recup'art

Le 26 octobre 1999

Public: Vous est-il arrivé d'acheter des produits alimentaires juste pour créer ?

Ambroise Monod: Ca m'est arrivé, et même d'acheter des choses peu alléchantes. Je fais le pari optimiste que c'est comestible, c'est tout. Il m'est arrivé d'acheter plusieurs fois la même, absolument ! Là on triche un peu : ce n'est pas de la véritable récupération. Mais enfin il y a un rapport entre l'économie familiale et domestique et le fait de créer. Vous avez raison.

Public: Le fait de vivre à Paris change-t-il les choses? Vous avez parlé par exemple du manque de charrues.

AM: Il y a deux choses qui jouent : le site dans lequel on vit. Des nids de serpettes, on n'en trouve pas place de la Concorde ! Je viens de la Côte d'Ivoire, par exemple, où j'ai ramassé des noix de coco bien sèches. Voilà un exemple de site qui induit le matériau. La deuxième chose, c'est le temps. Personnellement, je travaille à mi-temps depuis une semaine, j'ai donc le temps. Jusqu'ici, j'ai pratiqué un art fulgurant, c'est-à-dire dans un temps où il n'y a pas de place pour l'anticipation, pas la possibilité de pré-méditer. C'est aussi pour cela que je fais une différence entre le créateur et l'artiste. Je pense que l'artiste, c'est quelqu'un qui investit du temps dans sa production, qui anticipe son projet, qui a le temps des expérimentations, des mélanges de couleurs, des alchimies de pigments, de faire des essais de ceci ou cela. Ceux qui font un art cinétique, par exemple, il faut bien qu'ils calculent les équilibres. Donc ,il y a le lieu et le temps. Je fais le pari que le fait d'avoir une ou deux journées devant soi, ça va induire des productions, des comportements tout à fait différents. Je ne sais pas ce que tu en penses, Gaston.

Gaston Foquet: Oui, par exemple, si j'ai des démarches extra-artistiques à faire dans la journée, eh bien je ne suis bon à rien, parce que je n'ai pas ma journée complète, je n'ai pas mon temps complet. Je crois qu'il faut être tranquille pour travailler tranquillement.On est des mangeurs de temps.

Public: L'un et l'autre, est-ce que vous travaillez en fonction des saisons et du temps ?

AM: En ce qui me concerne, pas du tout. L'atelier est un sanctuaire, et là, plus rien ni personne ne peut m'atteindre.

Gaston Floquet: Oui, quand même, quand je travaille dehors. Quand il pleut, on est obligé d'arrêter. Souvent, je regarde le matin à ma porte pour voir si le ciel menace. Et s'il y a du soleil, je suis content.

Public: Pourquoi la récupération est-elle mal vue? N'y a-t-il pas des artistes qui ont été récupérateurs et qui nous ont récupérés aussi ? N'y a-t-il pas un art de la récupération galvaudé ?

A.M. Je ferai la différence entre la créativité et l'art. Je fais tous les jours trois objets. C'est un problème de santé mentale et de plaisir aussi. Je cherche donc cette jubilation avec la matière d'abord, et après, pouquoi pas en faire une oeuvre d'art? Et là il y a le jugement, les clans, les écoles etc. Du coup, César ne me fait pas ombrage. C'est un regard social sur l'oeuvre d'art. Et en même temps je suis dans la contradiction puisque j'ai fait 8 expositions dans l'année. Parce que je veux aussi jouer un rôle dans la société. Mais il y a quand même deux espaces : un espace de créativité et un espace de représentation esthétisante, artistique, qui se met sous le regard social. Mais les artistes , avant d'exposer, jubilent aussi, avant de mettre un prix. Mettre un prix sur une oeuvre d'art, c'est terrible ! Une même oeuvre vaut 300 f dans une MJC, et place Vendôme ... 7000 f !

Public: Certains artistes ont résolu le problème: en mettant le prix avant de réaliser l'oeuvre! (rires)

AM: Je ne critique pas le marché de l'art, mais la question du prix est très compliquée. Y a-t-il des prix sur tes oeuvres, Gaston ?

GF: Oui, et j'en vends, ne serait-ce que pour m'acheter des tubes ... et pour manger aussi.

AM: Je ne désire pas vivre de l'art parce que je pense qu'être salarié permet aussi de se créer un espace de liberté . Si j'étais soumis à l'exigence économique de vendre son art... je craindrais ce que cela induit dans la création. Mais quand quelqu'un fait un chèque devant moi pour payer une oeuvre, je ne suis pas à l'aise. En tout cas il y a problème par rapport aux déchets. Quant à la peinture évoquée par Gaston, c'est vrai, il y a le problème de l'investissement.

Public: Il y a la question du "Combien de temps ça vous a pris ?"

AM: Le nombre d'heures ne compte pas. Ce qui compte, c'est l'émotion et ça, combien on le paie ?

Public: Gaston pousse très loin la lutte contre la "déchéance" du "déchet", pour faire tenir ses oeuvres debout. Il m'a dit qu'il ne jetait jamais une oeuvre ratée. Drôle de contradiction pour un récup'artiste ! Il dit que ce serait trop facile de détruire ou jeter. Il re-travaille dessus. Et vous, que faites-vous quand un objet vous semble raté ?

AM: J'ai un "rouilloir". C'est une petite décharge dans laquelle je jette ce qui est potentiellement porteur de sens. Donc ça, c'est une première solution. Mais avec ce type de créativité, on peut reprendre l'oeuvre à l'envers et réussir. C'est très fréquent, ça.

GF: Je n'attends pas, moi, si c'est loupé. Je me remets tout de suite au travail. Par exemple j'ai travaillé un siège d'ancienne râteleuse en fonte. Eh bien, j'ai passé des heures à la souder. Un pan de ma veste s'est accrochée dedans. Elle est tombée en 15 morceaux. J'ai été tenté de la briser complètement avec la masse. Mais je m'y suis remis. J'ai refait autre chose que ce que j'avais prévu, mais j'ai gagné ! Je n'ai pas perdu mon temps. (il s'agit du coq qui a servi pour l'affiche de l'expo)

AM: J'ai vu ton rouilloir chez toi. Et c'est vrai qu'on a besoin d'un chaos pour inventer la forme. Il faut que ça parte de ça. J'ai besoin d'un environnnement chaotique.

GF: Je ne veux pas trier dans mon tas de ferraille. C'est enfoui dans le lierre, et j'en dégage une partie seulement.

Public: C'est la première année que, en plus de l'exposition, on ouvre la grange. Et j'ai remarqué le plaisir qu'ont les gens à aller voir ce fatras.

AM: Oui, on voit d'où ça vient. On va vers le lieu de la création. On comprend beaucoup de choses. Ca offre un contact plus direct avec l'environnement de l'artiste.

Public: Y a-t-il des matières pas encore travaillées ?

AM: Non, il n'y a aucun interdit. Il ne peut pas y avoir de matière interdite. Tout se prête à l'invention.

GF: A un certain moment, je faisais des petits bonshommes avec de la mie de pain, des croûtes de fromage. Mais un jour, les souris ont bouffé ça.

AM: Art fragile et éphémère !

Public: Vous êtes un récupérateur de produits industriels. Est-ce que vous récupérez aussi le naturel ?

AM: J'ai parlé tout à l'heure de noix de coco. J'essaie aussi de mêler du bois. Mais je ne récupère pas de l'industriel. Gaston Floquet, par exemple, récupère - et c'est très courageux de sa part - de la voiture. On parlait tout à l'heure de mémoire, d'objets patrimoniaux, mémoriaux de l'effort des hommes. Donc, la voiture c'est de l'industriel, et il n'y a pas d'empreinte humaine là-dessus.

Public: Il y a des bouteilles plastique.

AM: Oui, ce travail de Gaston me paraît froid. Ca ne me parle pas bien. Par contre, avec toutes les pièces agraires, on voit le travail des hommes.

Public: Mais le plastique sera peut-être le récup'art del'an 3000 !

AM: Oui, mais en ce qui concerne les expo que j'ai annoncées à Paris, mon projet est fini. Pour le papier, on a trouvé beaucoup de créateurs ; le bois aussi ; le verre très peu ; dans le plastique très très peu (un sculpteur qui travaille sur des sacs plastique). Il y a des matières qui parlent moins que d'autres aux artistes. Par contre il y a des créateurs qui travaillent sur des plaques informatiques. Mon époque, c'est le fer.

Public: Dans la Sarthe, il y a Monsieur Gouhier, un rudologue qui avait fait un rapprochement assez brutal. On s'intéresse presque plus aux déchets industriels, malheureusement, qu'aux déchets humains. Une maison de retraite avec une douche toutes les cinq semaines, je trouve que c'est quelque chose de dur, ça. L'art, oui, mais on ne peut pas se détourner de l'humain. Au Sénégal, dont vous parliez, on trouve autour des déchets des gens qui sont dans la pauvreté.

AM: J'ai exposé à Poligny la semaine dernière. C'était les 20 ans d'une association contre le gaspillage, qui est une entreprise d'insertion. Des êtres humains socialement exclus, on les associe à des matières elles-mêmes réputées jetées, pour leur apprendre à trier, etc. Donc il y a aussi une ambiguité. A la différence d'Emmaüs, ces gens ne restent pas là.

Public: Les rouilloirs, on les trouve où maintenant? Dans les vide- greniers, ça s'achète.

AM: Je vous remercie de parler des être humains et de notre société de nantis. Le récup'Art, c'est pas seulement un exercice d'art, c'est aussi plein de questions qui se posent.

Public: Pour reprendre la différence entre l'artiste et le créateur, je pense que Gaston est aussi un artiste. Car dans tous ses objets, il y a une part grotesque et comique, mais aussi une part terrifiante. Et donc la part d'humain chez Gaston ne se perd jamais, et c'est ce qui fait qu'il est artiste.

GF: Ce qui vit autour de moi, c'est ça. Avec des os de lapin et une dent d'âne, je fais une dame du 4 ème âge. C'est cruel, évidemment, mais je ne résiste pas.

Public: Le regard est essentiel chez Gaston. Les yeux sont exorbités.

AM: Oui, tout à fait. C'est ce qui fait l'humanité de l'oeuvre de Gaston.

La présidente de l'association, remercie Ambroise Monod et l'assistance.

Adresse du site d'Ambroise Monod sur le récup'art : http://www.recup-art.net/

©Les amis de Gaston Floquet